Les suceurs de sang

L’Homme éprouve, par nature, un certain plaisir à entretenir la peur, SA peur. Bien que nul n’éprouve le désir d’être confronté à une situation perturbante, tragique ou horrifique, plusieurs apprécient la culture du mystère et de l’épouvante. C’est ainsi que, généralement à la nuit tombée, les craquements anodins deviennent sinistres et prennent la forme de voleurs téméraires, d’animaux sauvages ou de monstres sanguinaires. Les histoires, contes et légendes abondent et l’esprit humain, aussi malléable que l’argile, donne vie à l’impossible en entretenant l’improbable et l’impossible en toute connaissance de cause. Créatures des marais, esprits frappeurs, extra-terrestres et loups-garous sont donc les vedettes de fantastiques tragédies et sont ensuite amenées au petit écran par les adeptes de l’horreur et de la science-fiction. Certaines bêtes sont toutefois, bien que rarement et pour des raisons obscures (et/ou commerciales), dédiabolisées.  C’est le cas du vampire qui, comme vous avez probablement pu le constater, a récemment développé des caractéristiques elfiques.

Un autre bel exemple comme quoi on ne choisit pas sa famille.

"Évolution"

Bien que le célèbre film Entretien avec un vampire, basé sur l’œuvre de la désaxée notoire Anne Rice, fut un précurseur de la sexualisation vampirique (blâmons Brad Pitt), ce n’est qu’aujourd’hui que nous « profitons » pleinement du phénomène tandis que la jeune femme contemporaine jette son dévolu sur les froids seigneurs de la nuit. Le sombre prédateur aux crocs acérés et à la mine acerbe se voit ainsi affublé du rôle de mâle dominant, bourreau des cœurs et réchauffeur du lit de ces dames. Crions ensemble à la nécrophilie! Mais que s’est-il donc passé entre le Dracula de Christopher Lee et le Edward Cullen de celui qui n’a point fait de vagues dans le rôle de Cedric Diggory?

Véhicule récapitulatif

Véhicule récapitulatif

Utilisant le cinéma comme véhicule récapitulatif, ce médium étant le principal responsable de l’évolution (ou de la dégradation, selon le cas) des classiques de l’horreur, je remonterai donc jusqu’en 1922 avec le film culte Nosferatu. Que l’on ait écouté ou non cet antique long-métrage, l’image du Comte Graf Orlock est devenue légendaire en dépeignant le mort-vivant comme étant répugnant, très théâtral dans sa démarche en agitant ses longs doigts crochus tandis que son visage blême et hideux était encadré d’oreilles pointues et surmonté d’un crâne lisse. Une telle image ne laisse certes aucun doute quant à la nature diabolique de cet être d’outre-tombe et n’a probablement suscité que peu de gémissements de plaisir en dehors des asiles. Ce n’est qu’un peu plus tard, en 1931, que fut popularisée l’image stéréotypée du vampire populaire aux vêtements classiques et à la cape noire doublée de rouge vif à travers le film Dracula, ce personnage prenant le visage de l’acteur Bela Lugosi, figure emblématique de l’horreur, puis de Christopher Lee en 1958. Bon nombre d’acteurs ont certes partagé le costume traditionnel du vampire dont le Comte Dracula est l’émissaire le plus connu mais ces acteurs furent, à mon humble avis, particulièrement marquants.

Mordicus

Mordicus

Encore aujourd’hui subsiste la tradition et, bien que l’emballage puisse changer, le produit demeure le même puisque que le Dracula contemporain est un monstre ignoble sous le couvert d’un gentilhomme. Démarche artistique oblige, d’autres auteurs ont bien sûr amené des visions différemment cauchemardesques des buveurs d’hémoglobine et plusieurs ont tenté de donner un nouveau souffle au monstre qui demeura presque inchangé pendant des décennies. Que ce soit dans les films, les romans, les bandes dessinées ou les jeux de rôle, la définition du terme « vampire » muta et, à l’instar de la courbe évolutive de l’être humain, s’élargit et se sépara en un nombre impressionnant d’interprétations, de variable et de possibilités. Des entités entièrement monstrueuses aux jeunes rebelles violents en passant par les pseudo-zombies et la strige en tentant de ne pas penser à Buffy, le vampire laissa derrière lui les autres rejetons de l’horreur pour se dévoiler au grand jour et devenir un sex-symbol.

En y repensant bien, il y a plusieurs années que le vice s’installe mais rien n’aurait pu me préparer à une caricature de cette ampleur. Tel que mentionné précédemment, Entretien avec un vampire a abordé le sujet d’un point de vue plus « humain » et nous a offert une belle brochette d’acteurs à en faire saliver les jeunes dames. Le statut des dits acteurs transcendait toutefois l’image globale de l’homme aux canines proéminentes mais le concept général du cannibale immortel était tout de même attendri. On vit ensuite apparaître bon nombre de chasseurs de vampires, puis des vampires qui marchent le jour, des vampires qui ne s’enfoncent pas dans la neige et des vampires de l’espace mais le summum de l’originalité revient sans doute au vampire qui brille le jour.

"C'était une erreur de lui offrir une poupée à Noël." se dit-il.

Vampire découragé

On opte donc, aujourd’hui, pour des vampires sentimentaux victimes d’une tristesse infinie n’ayant d’égale que la lassitude que leur procure l’immortalité dont ils sont affublés tandis qu’ils tentent affectueusement de faire fi de leur sombre nature afin de réchauffer leur défunte carcasse grâce à l’amour et la tendresse des vivants sans songer aux conséquences émotivement éprouvantes et dignes d’un toupet en plein visage du flétrissement inévitable de l’élu(e) de leur cœur qui, par souci de la subsistance d’une humanité qui leur est chère mais dont les autres porteurs n’en sont que moins excitants, refuseront invariablement de s’abandonner au péché mortel de l’éternel tourment et se contenteront de nourrir les flammes affamées d’une relation torride mais houleuse à travers laquelle surviendront mille dangers que nul(le) ne saurait tolérer au nom de l’amour. Que l’on m’enfonce un pieu aiguisé dans le cœur et que l’on m’expose à la lumière du soleil!

Loin de moi l’idée de dénigrer la déchéance actuelle de la culture vampirique ni même de blâmer les jeunes dames de ce monde qui, alors qu’elles dénigraient les vibrateurs en métal hier, voudrait s’accoupler avec un vampire demain mais je crois que l’aura d’effroi qui entourait le fétichiste du cou est désormais souillée par la marque indélébile de la romance adolescente et la superficialité. Bien que la célèbre série télévisée américaine True Blood démontre une approche plus mature du sujet (quelle excellente série), c’est la saga Twilight qui engendre le suicide imminent des gothiques de ce monde. Qui plus est, bien que le statut de Frankenstein ne soit pas en jeu, le loup-garou suit de près le Jesse James de la banque de sang et, si la tendance se maintient, je soupçonne que nous aurons bientôt droit à des scènes homo-érotiques de sexe interracial entre ces deux icônes maudites et c’est ce jour là que le calendrier maya a prédit.

14 Réponses to “Les suceurs de sang”

  1. LoL
    Vrai et Vrai et Vrai et QUE TROP VRAI tout ça.

    Malheureusement, je dois avouer que je suis l’une de celles qui voudrait fricotter avec un vampire. Quitte à y laisser ma vie.
    Mais seulement s’il est sexy.
    Évidemment. TOP sexy, genre comme Eric Northman. Ou comme Louis.
    Miam! Côté Twilight, je me rabattrais plutôt sur le fantastique adolescent-loup-garou-trop-canon-pour-ce-monde.
    Shame on me.
    Toutes mes excuses!

  2. Très beau texte, sur un sujet que ma conjointe connaît mieux que moi (enfin, le bout Twilight…).

  3. Sombre Dereliction Says:

    Cela ne peut que me faire penser à la fin de mon adolescence, triste époque où je fantasmait à mourir sur Marie Carmen… Faut croire que déjà à cette époque j’étais un peu fiffille sur les bords!

  4. @YzaRocK: Sache que j’apprécie grandement ta franchise bien que je sois triste pour les hommes de qualité de ce monde que tu leur préfères des monstres « sexy ». Mon point de vue d’homme viril hétérosexuel ne m’amènent pas à pouvoir partager entièrement ton point de vue mais mes capacités d’analyse et de compréhension me permettent de comprendre ton intérêt pour des personnages tels que Louis et Eric Northman. Ceci dit, je trouve que l’adolescent musclé pseudo-amérindien et potentiellement zoophile a une sale gueule doublée d’un regard vide.

    @Darwin: Merci! Peut-être pourras-tu partager avec nous l’opinion de ta tendre moitié face à ces propos. Je risquerais d’être pris de convulsions devant un couple où l’homme aime plus Twilight que la femme.

    @Sombre Dereliction: Je suis convaincu que Marie Carmen serait ravie d’apprendre qu’un autre homme que le batteur des BB a pu s’intéresser à elle de la sorte. Peut-être serais-tu en mesure de la conquérir de nos jours! Mieux vaut quand même Marie Carmen que Kathleen, bien que l’idéal, bien que relativement conformiste, serait possiblement Martine St-Clair.

  5. Quelle finale digne des plus grands films d’horreur! Z’auriez-du être scénariste, monsieur!

  6. Infragilis Says:

    HAHA! J’ai pas grand chose à dire si ce n’est que j’approuve totalement tout ce qui a été écrit dans ce billet!😉 Sauf que… haha! parlant de vibrateur, j’en ai une criff de bonne pour toi Rémi! : Ils ont inventé un dildo Twilight… [ http://io9.com/5344802/twilight-inspired-sparkle-sex-toy-heralds-the-coming-apocalypse ] O_o Non mais tabar…! Mon amie m’avait donné le lien puis, oublies ça, j’étais morte de rire xD

  7. @ Rémi

    «Peut-être pourras-tu partager avec nous l’opinion de ta tendre moitié face à ces propos.»

    Elle n’est pas d’accord avec la fin de ton texte. Elle se demande si tu as lu Twilight…

    «Je risquerais d’être pris de convulsions devant un couple où l’homme aime plus Twilight que la femme.»

    Je n’ai ni lu ni vu Twilight, et cela ne fait pas partie de mes projets !

  8. Le Vampire Hémophobe Says:

    Je suis tout à fait d’accords avec toi sur la dénaturation du vampire mais je crois qu’il faut se pencher sur le « pourquoi » de cette métamorphose.

    Vraisemblablement, les gros bonnets des médias ont su trouver un marcher à exploiter en créant cette nouvelle représentation du mal. Cette image que la gente féminine trouve si émoustillante, elle incarne plusieurs aspects du romantisme, ce mouvement si bien reconnu pour accrocher les jolies dames; soit la relation amoureuse impossible, l’amour éternel et un homme imberbe (vous avez remarqué que ces vampires émotifs ne portent jamais la barbe, symbole suprême de la virilité ?).

    Toutefois, je préfère croire que cette image du vampire tente plutôt d’établir un équilibre face à l’image de LA vampire, femme fatale, dangereuse séductrice bisexuelle, dévergondée et peu vêtue que nous avons appris a tant apprécier.

  9. @Infragilis: Je suis perturbé.

    @Darwin: Je n’ai lu ni ne lira ni ne visionnerai Twilight mais j’ai eu suffisamment de commentaires de la part d’adeptes pour me permettre ses propos, bien que le fait de réellement savoir de quoi je parle ne fait généralement pas partie de mes critères. La dernière histoire de vampire que j’ai lue était probablement aux éditions Courte Échelle…

    @Le Vampire Hémophobe: Voilà une réflexion tout-à-fait pertinente! Le fantasme vampirique féminin est certes présent depuis plus longtemps que le concept masculin élaboré de nos jours mais a toujours été plus discret, étant souvent relégué aux films d’horreur de série B et ses adeptes étant plus discret que la masse féminine pré-adolescente conformiste d’aujourd’hui. La dame aux canines proéminentes a maintenant adopté une attitude croissante de mégère abusive tandis que le vampire dit standard est de plus en plus sensible et victime de ses émotions. Bien que l’ensemble des femmes pourraient se plaindre devant l’image de femme-objet dégagée par les médias, c’est définitivement sur la femme qu’est axé le marketing.

  10. Je ne me souviens d’aucun vampire barbu, qu’il soit émotif ou non.

    Par ailleurs, je doute que le gamin de twilight (« même pas beau », dixit une demoiselle qui l’a rencontré sans maquillage) fasse pendant aux belles simili-succubes bisexuelles qui ont peuplé mes fantasmes d’adolescent: il n’est pas bisexuel; il n’est pas « dangereux » (d’un « homme fatal », si même il a quelque chose d’un « homme », tant il fait ado).

  11. Le Vampire Hémophobe Says:

    @Déréglé temporel: Par « établir un équilibre », j’entendais faire office de contre-balancier; il est donc l’équivalent du fantasme de la vampire mais apposé a la psychologie féminine, donc vraisemblablement l’inverse de la vampire (quoique il doit sans doutes exister des femmes qui préféreraient le psyché de la vampire telle que décrite à celui du vampire tel que décrit par ce cher Rémi, mais c’est un tout autre débat).

    Et puis je crois que Blade a déjà porté la barbe dans un des films (ou dans tous les films ? Quel que soit la réponse, il serait bien l’exception).

  12. @Déréglé temporel: Kiefer Sutherland arborait une barbe de trois jours dans le film « Génération Perdu » (« Lost Boys ») mais je n’ai pas non plus souvenir d’avoir croisé un vampire velu au cours de mes pèlerinages cinématographiques. Pour ce qui est de ce cher Robert Pattinson, je crois aussi qu’il fait bien pâle figure à côté des dames assoiffées de sang de jadis. Au diable les films contemporains, je me rabats sur Vampirella!

    @Le Vampire Hémophobe: Blade est un cas à part.😉

  13. On a certainement « romanticiser » et castrer le vampire moderne au grand dam des véritables amateurs de cette bête amorale et infiniment dangereuse. Après avoir lu le Dracula de Stocker, j’ai dû abandonner la lecture des romans d’Anne Rice tellement elle m’ennuyait avec ses longues tirades existentielles sur le sens de l’existence éternelle des vampires.

    Misère.

    Et dire que maintenant je dois subir les assauts incessant que ma fille m’inflige à propos de la série des Twilight dont j’ai eu le malheur de voir le premier film.

    Remisère…

  14. Je n’ai personnellement jamais été très adepte d’Ann Rice mais je devrais tout de même m’efforcer de lire au moins l’une de ses œuvres, évitant idéalement les vampires, à fin de pouvoir me permettre de potentiellement la dénigrer en connaissance de cause. Je me souviens que c’était son accent sur la description qui m’indisposait principalement jadis.

    Pour ce qui est de la saga des vampires scintillants, j’en ai beaucoup entendu parler et on a tenté de me corrompre mais je suis parvenu à m’éviter cette torture psychologique jusqu’à maintenant. J’espère persister sur cette voie.

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