Éthique géographique

Victimes des contraintes naturelles, des lois de la physique, enchaînés à une enveloppe charnelle aux dimensions tout aussi variables que son esthétisme,  instigateurs de la création, de la transformation de la matière, nous sommes des êtres tangibles qui peuplons une planète tangible dans un univers tangible. Cette répétition du terme « tangible », en dépit des synonymes existants, n’a pour but que de mettre l’emphase sur cette troublante réalité qui fait en sorte que nous occupons une place dans l’espace et que deux éléments ne peuvent occuper le même endroit au même moment. En dépit des élucubrations scientifiques et philosophiques qui tentent d’expliquer ce phénomène existe toutefois un concept beaucoup plus proche de nous et révélateur d’une problématique omniprésente: la perturbation mentale relative à la présence d’un corps étranger au cœur d’une trajectoire donnée.

Objet hétéroclite

Objet hétéroclite

Chaque mouvement qu’entreprend notre corps nous expose à la possibilité de devoir réagir face à un obstacle potentiel, que ce soient des ordures croupissantes sur le trottoir ou la patte du lit qui bombe fièrement le torse devant notre frêle orteil avant de le brutaliser prestement par pur sadisme. Il est donc important d’être à l’affut de notre environnement afin d’être apte à réagir adéquatement lorsque se manifeste la nécessité. Pour le commun des mortels, la perception des choses inanimées est relativement bonne et permet aux vagabonds d’éviter la plupart des accidents en se déplaçant à une vitesse modérée, une célérité accrue augmentant exponentiellement les chances de finir ses jours empalé sur un objet hétéroclite. Ce n’est toutefois que lorsque les sujets de notre méfiance s’animent que la complexité du déplacement se complexifie.

Dans le cadre d’une excursion en milieu urbain, par exemple,  moult dangers nous guettent incessamment puisqu’une horde grouillante de consommateurs assidus errent de manière chaotique dans les allées achalandées des commerces ou dans les rues où la menace inhérente à leur condition est décuplée par la présence d’animaux et de véhicules motorisés au volant desquels se trouvent un fort pourcentage d’ignobles incompétents. Dans une telle situation, notre vigilance est mise à rude épreuve non seulement par la présence de mammifères excités qui, comme autant de lames virevoltantes, s’animent dangereusement dans toutes les directions mais aussi par la peur, cette dernière étant alimentée par l’analyse rigoureuse du manque potentiel de concentration des hostiles créatures odorantes pour qui nous sommes aussi une nuisance corporelle hypothétique, sans oublier que le changement de vitesse ou l’arrêt complet des corps en mouvement modifie perpétuellement notre itinéraire.

Là où naît ma frustration est plutôt dans l’attitude désinvolte de l’individu moyen qui, égoïstement de par sa présumée conscience sociale, entreprend des déplacements négligents ou se poste à des endroits stratégiquement déficients. C’est ainsi que l’on retrouve une ou plusieurs personnes qui, dans un espace fréquenté par plusieurs pairs, bloquent un couloir en discutant amicalement, occupent la largeur complète d’une allée d’épicerie en se postant parallèlement à leur panier qui lui se trouve aux côtés d’un présentoir promotionnel ou, en voiture, en se stationnement partiellement sur un trottoir, bloquant un sens unique qui fait office de trajet d’autobus, provoquant en moi des désirs sanglants d’explicite mutilation telle que l’émasculation à l’aide d’outils traditionnels tels que le vilebrequin ou la légendaire « pince qui barre ».

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Obstacle potentiel

Au même titre que les victimes de maladies graves sont plus sensibles aux causes bienfaitrices qui y sont reliées que les gens qui, au mieux, usent de compassion, chaque être humain ayant dû confronter un inapte dont la voiture, la poubelle, le « big wheels », le troupeau de moutons ou le corps (pour ne mentionner que ces exemples fréquents) nuisait à son bien-être devrait comprendre cette indéniable logique. Ceci dit, cette fatalité qui est nôtre n’est que le reflet d’une société pourrie où le citoyen, indifférent au bien-être de son prochain, ne se contente que de répondre à ses propres désirs en négligeant l’impact de ses gestes sur le bien-être collectif même en sachant très bien qu’une action semblable, portée à son encontre, déclencherait une vive haine misanthropique qui atteindrait son paroxysme lorsqu’un effort devrait être réalisé afin de remédier à la problématique, surtout si la source de l’inconfort risque d’affecter le nombre de temps prescrit pour un trajet donné. Vivement que se fassent embrocher ceux et celles qui, marchant à vive allure dans un magasin à grande surface, décident soudainement d’arrêter en plein centre de l’allée en ignorant le fait qu’ils sont suivis par un narval qui, ayant adapté son rythme à celui de leur victime inconsciente, ne serait en mesure de freiner à temps sur le plancher fraîchement lavé.

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12 Réponses to “Éthique géographique”

  1. J’adore la chute du texte!

    Mais sinon, je ne comprendrai jamais pourquoi les gens marchent comme des tortues dans les centres d’achats. C’est vraiment étrange.

    Comme toujours, je trouve que ton texte est très imagé et c’est ce qui m’apporte du plaisir à le lire.

    Lâche pas 😉

  2. Wouhou! La trouvaille du narval, faut le faire! J’adore!

  3. Jouissif ! Le thème, le déroulement, la chute, les images… Je vais faire un bien meilleur dodo !

    Merci !

  4. Wow, t’as réussi à glisser le mot Bigwheels (<3) et narval dans le même texte sans que ça ait l'air étrange… Chapeau Rem!

    Moi ce qui me fait royalement pogner les nerfs, c'est les putains de tatas qui roulent 80 dans les zones de 90 et qui, quand on arrive pour les dépasser dans les voies doubles des zones de 50….CONTINUENT DE ROULER 80 !!!!!!! Kossé qui comprennent pas c'tes caves là?????

  5. @Noisette Sociale: C’est un mystère que nous ne résoudrons probablement jamais mais que nous pourrions sublimer par une sévère épuration! Ce texte est en effet imagé au nombre de deux et je ne lâcherai jamais. Au plaisir! 😉

    @Déréglé temporel: Le narval est un animal majestueux hautement négligé! Vivement que nous redorions le blason de cette créature fantastique.

    @Darwin: Merci à toi pour cette expressive appréciation. J’ose espérer que le sommeil fut bon!

    @YzaRocK: Certes, je suis exceptionnel. Pour ce qui est des chauffards dont tu fais la triste mention, ils font effectivement partie de la pollution humaine à laquelle je réfère ci-haut. Je ne cesse d’être exaspéré devant les piètes aptitudes d’un nombre incroyable de conducteurs, que ce soit d’un point de vue piétonnier ou de celui du conducteur exemplaire que je suis.

  6. Oh my god. Je pense que les gens qui entrent dans les centre d’achats sans avoir de but précis devraient être sortis cul par dessus tête!

    Genre moi j’imaginerais bien un système style t’entres dans le centre d’achats, tu donnes ta destination, ils te donnent un bracelet GPS et si tu dévies de ton chemin ou si tu ralentis, t’as deux policiers qui te sortent.

    Après 3 récidives, utilisation (tout à fait pertinente) du tazer gun.

  7. Le fait que tu mettes strap-on et être dans les jambes dans les tags peut être un tantinet troublant.

  8. @ Rémi

    « J’ose espérer que le sommeil fut bon!»

    Pas assez long, mais bon, très bon ! Toi, tu vis moins cela, mais j’aimerais bien parfois me transformer en narval quand unE cave bloque l’entrée de la porte des wagons de métro…

  9. @Le Détracteur Constructif: Certes! On devrait aussi établir un sens de circulation, un code piéton qui agirait au même titre que le code routier. On éviterait ainsi de brutaliser plus ou moins involontairement les gens qui marchent à contre-courant.

    @DooM: J’en conviens, mais puisque je suis du genre à afficher les images d’un godemiché plaqué or et d’un « big wheels » dans un même texte, ce n’est pas le genre de chose qui m’indispose outre mesure. Considérons cela comme une méthode efficace pour filtrer mon lectorat.

    @Darwin: Je compatis! Peut-être ne suis pas victime des problèmes relatifs au métro mais je vis des problématiques semblables dans l’autobus chaque jour. je songe d’ailleurs à écrire un texte spécialement dédié aux gens qui m’horripilent dans le transport en commun.

  10. Sombre Déréliction Says:

    « ou la patte du lit qui bombe fièrement le torse devant notre frêle orteil »

    C »est cette phrase qui m’a plié en deux. Il faut dire que je suis une victime de choix pour cette fanfaronne!

  11. Kull le Conquérant Says:

    Rémi!

    Je te propose à tout tes lecteus un test. Pour rémédier à l’ignorance des gens qui se trouvent arrêtés sur notre petit chemin de brique jaune, il vous suffira de dire :  »Scusez » d’un ton peu amène et vous verrez, comme par magie, les gens se rétracter devant vous, telles les eaux de la mer rouge devant Moïse.
    Pour quoi cela? Eh bien par peur de vous! La plupart des gens cherchent à éviter les conflits!

    Si cela ne suffit pas pour toi Rémi, enfile ton Strap-On doré et plus personne ne te barrera le passage si fait.

  12. @Sombre Déréliction: Tant mieux si la phrase t’as plus plié en deux que la fatalité qu’elle exprime.

    @Kull le Conquérant: Selon le cas, on peut aussi opter pour « Hors de ma vue, mécréant! » mais c’est long à dire et ça devient vite redondant.

    Le « strap-on » doré pave la route des étranges de ce monde, je n’oserais revêtir un tel outil.

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