Prélude à l’amputation

Alors que ma peau fragile, bien que protégée par une épaisse et virile toison, rougit en attendant de blanchir pour ensuite craqueler au contact du froid sibérien dont la vive morsure est décuplée par un vent nordique tenace, j’analyse mon environnement en quête de réconfort, bravant la tourmente avec fougue. Apercevant un abri, je m’y engouffre pour y retrouver des âmes en peine qui, le regard vide, regardent vers l’ouest, vers l’infini. Les mouvements agités de mes collègues d’infortune m’indiquent qu’ils oscillent entre confiance et démence, leurs yeux tentant de percer le rideau de givre, risquant parfois un coup d’œil fugace vers la montre qui orne leur poignet, accentuant à chaque fois une impatience aussi intense qu’injustifiée. Tandis que l’espoir se tarit, que des larmes glacées se forment sur les joues transies des condamnés dont l’attention se dirige désormais vers le sol, le miracle survient. Dans la tempête se découpe une ombre mystique, celle d’un monstre de métal dont le front scintillant est porteur de rédemption, les battements de son cœur d’acier s’accentuant jusqu’à éclipser complètement les plaintes célestes. Défiant une dernière fois la nature, nous sortons à tour de rôle de notre asile temporaire et nous dirigeons vers les entrailles de la bête qui, dans un cri strident, s’immobilise à nos pieds. Une fois repue, la créature reprend sa chasse et je vis à nouveau, les sièges étonnamment accueillants de l’autobus m’offrant un repos bien mérité de corps et d’esprit, jusqu’à ce que le cauchemar renaisse sous une autre forme…

Dr. Doogie Howser

À l’instar de Han Solo sur la planète Hoth,  j’estime être un homme plutôt résistant au froid (tout en étant débrouillard en situation critique) mais je aussi conscient de l’importance d’être vêtu adéquatement selon la température. Faute de posséder un animal de compagnie aux viscères réconfortants, j’opte généralement pour un attirail de qualité dont les composantes sont le résultat de centaines d’années d’ingénierie, soit une tuque (ou chapeau de poil dont la tête et la queue de l’animal de l’origine sont encore identifiables), un manteau, des gants et des bottes, pour ne nommer que ceux-là. Je m’assure ainsi de prolonger mon bien-être et ma vie en protégeant mon anatomie qui, même lorsque je tolère vaillamment l’hiver glacial, peut souffrir intensément. C’est dont dans cet état d’esprit héroïque mais sage que je suis sidéré devant la contemplation inattendue du temple de l’absurdité: une jeune fille à la veste mince et courte laissant paraître la peau empourprée de ses flancs dénudés, son air niais étant couronné d’une coupe de cheveux impeccable qu’aucun couvre-chef ne saurait abimer. Blâmant intérieurement cette jeunesse corrompue et souhaitant l’amputation du bassin de cette ignorante, rejetant évidemment une partie du blâme sur ses parents, j’écarte mon regard de cette idole au profit du plancher prétendument salvateur mais je n’y trouve que le mépris en un nombre sidérant d’espadrilles.

Québec, 2010, -31 degrés Celsius, un volume de neige qui ne fait qu’augmenter quotidiennement et des vents violents n’étant pas sans rappeler le Col de Caradras. Comment diable un être doté d’intelligence peut-il sortir ainsi de chez lui? Tandis que les plus zélés d’entre nous ont compris cette logique à tel point qu’ils vont jusqu’à parer leur chien, une horde ignoble de sauvages de ballade avec un attirail estival dans un esprit « cool et branché ». Peut-être est-ce une quête futile d’esthétisme, la pauvreté, le masochisme, le fétichisme frisquet ou une forme rare d’allergie qui pousse ces gens à la folie mais le résultat demeure le même: ils ont froid. Il existe certes des cas d’exception, des personnes particulières aux pouvoirs spéciaux pour qui le froid n’est qu’un mot de cinq lettres (comme, par exemple, Monsieur Ménard, ce colossal voisin de jadis qui lavait ses fenêtres extérieures au beau milieu de l’hiver avec pour seuls vêtements un pantalon de pyjama et une camisole blanche), mais pour ces individus principalement pré-pubères qui hantent le transport en commun, ce n’est qu’imbécilité. Certains rétorqueront peut-être « Je ne suis pas longtemps dehors! » ou « Je suis en fauteuil roulant! » mais je n’ai cure de vos babillages. Toutes les mères ne méritant pas le pilori vous le diront « Habille-toé, y fa frette! »

20 Réponses to “Prélude à l’amputation”

  1. Coléoptère Narcissique Says:

    Voilà une situation qui, je crois, est familière à tout les usagers du transport en commun du Québec, mais avant d’être trop critique, il faudrait se pencher sur le raisonnement de cette demoiselle … Qui sait, peut-être qu’elle souhaitait enfin réussir à attirer ton regard et que tu la réchauffe d’une étreinte virile et révélatrice d’un sentiment profond?

    Et tant qu’à discuter d’un sujet relier à l’abri-bus, j’ai déjà vécu une situation semblable, mais plutôt qu’un demoiselle a moitié vêtue, la personne perturbant mes réflexion fut un viel homme qui urinait dans le coin de l’abri, et ce, sous le regard confus de tout les passants … (je ne lui ai toujours pas trouvé de bonnes raisons sous-jacentes plausibles, autre que la déficience intellectuelle non visible)

  2. Arrête de rire de mon manteau BABY PHAT.

  3. @Le Détracteur: Je ne croyais pas, lors de la rédaction de ce billet, provoquer une telle réaction chez toi mais c’est tant mieux. Je t’invite à imprimer ce texte et à l’encadrer pour ensuite l’afficher près des photos de ta douce et autres portraits de famille.

    @Coléoptère Narcissique: Me pencher sur le raisonnement d’une telle demoiselle impliquerait de suggérer qu’elle puisse avoir raisonné pour ensuite parvenir à une conclusion, ce qui est tout-à-fait déraisonnable. Si le but de cette froide jeune fille était d’attirer chaleur et sympathie, elle aura donc échoué lamentablement. Je l’invite donc à retourner vendre des allumettes…

    Je dois avouer que l’anecdote du vieillard à la vessie débordante est particulièrement succulente. Ceci dit, on ne peut appliquer son cas à ma propre analyse puisque l’urine réchauffe tandis que je dénigre les ignobles frigorifiés.

    @Katy: Non.

  4. Petite anecdote à laquelle ton récit m’a fait penser… À l’époque pas si lointaine où je présidais une réunion du conseil d’établissement d’une école secondaire, je fumais une clope à l’extérieur (avant que le neuf mètres soit en vigueur) durant la pause avec la directrice et une couple de profs et de parents en une soirée agréable d’avril, lorsque nous aperçûmes deux jeunes d’une quatorzaine d’années avec une tuque sur la tête. Et moi de m’exclamer : «Ça paraît que le printemps est arrivé, ils ont mis leur tuque !». Succès assuré !

    «Toutes les mères ne méritant pas le pilori vous le diront « Habille-toé, y fa frette! » »

    Justement, quel manque de psychologie ! Ma conjointe se désespérait de voir notre jeune ado passer outre ses conseils de la sorte. Immanquablement, l’ado qui se fait parler comme un flo fera le contraire au risque d’attraper une grippe carabinée. Ma technique était plutôt de l’informer « Y fait moins 20 dehors… sans le facteur vent. Fais ce que tu veux». Bon, le succès n’était pas assuré, mais il devait s’habiller plus chaudement deux fois sur trois (la troisième étant quand sa mère croyait bon d’ajouter « Oui, c’est vrai, habille-toi comme faut»). Grrrrrrrrr…😉

  5. Infragilis Says:

    Oh la la que ça me fait penser à des filles qui prenaient l’autobus avec moi au secondaire! xD Le style manteau qui n’en est pas un… HAHA! De mes 14 à 17 ans je portais un manteau hyper-chaud (j’en transpirais c’est bien pour dire!) mais incroyablement laid en raison de sa grosseur et tout particulièrement de sa couleur: Orange Rouille! xD (D’ailleurs je me demande toujours ce qui m’a pris d’avoir acheté ça à l’époque! Je suppose que je devais me chercher un pti peu…) Je faisais rire de moi pratiquement tous les jours dans l’autobus, on me dévisageait à l’arrêt, on me criait le mot « Citrouille! » à tout bout de champ… bref c’était l’enfer!; mais je peux me dire une chose: « J’ai pas gelé une câlisse de fois! » ;P

  6. @Darwin: Et dire que la tuque fait désormais fureur chez certains individus à tel point qu’ils la portent même en été!

    Je crois que les jeunes d’aujourd’hui nécessitent justement trop de psychologie; Ils ne devraient pas défier la sagesse et l’aspect divin de leurs parents. Il va de soi qu’il faut s’habiller chaudement lorsqu’il fait froid et on dirait que certains adolescents éprouvent le désir de contrevenir au bon sens par simple attrait du défi, par rébellion volontaire en sachant bien que c’est idiot. Ça me rappelle lorsque je mettais une casquette en plein hiver, le tout agrémenté d’un vulgaire « cache-cou » monté jusqu’aux oreilles, parce que je n’aimais pas mettre une tuque, jusqu’à ce que les tuques deviennent « cool ». C’est pathétique.😦

    @Infragilis: Triste constatation en effet que celle des jeunes dont le manteau d’hiver est aussi chaud qu’un « hoodie ». Je félicite quand même ta sagesse dans l’utilisation efficace d’un manteau de qualité qui, même s’il ne rayonnait pas par son style, remplissait sa tâche première qui était de te tenir au chaud. Impressionnant tout de même que les jeunes éprouvent le désir irrépressible d’insulter leurs pairs pour des insignifiances, mais nous avons tous passés par là et il semble que ce soit un processus naturel incontournable.

  7. @ Rémi

    «Et dire que la tuque fait désormais fureur chez certains individus à tel point qu’ils la portent même en été!»

    Euh… C’était le sens de mon gag. Ils ne la mettent pas en hiver, mais la sortent au printemps…

    «Ils ne devraient pas défier la sagesse et l’aspect divin de leurs parents»

    Mais, force est de constater qu’il le font, l’ont fait et le feront. Quant à tes remarques sur le «divin» je rigolerais encore plus si tu les envoyais chez torrieu !😉

  8. @Darwin: J’avais fait le lien mais je tenais à spécifier l’été entant que moment de l’année où il nous arriver de suer abondamment même en étant nu et qu’à ce même moment quelqu’un, quelque part, a une tuque sur la tête. Qui plus est, je tiens à ce que le message soit bien assimilé par les potentiels lecteurs qui, porteurs de tuque en saison chaude, n’ont peut-être pas la capacité de faire le lien.

    Je pourrais effectivement débarquer chez torrieu en prônant l’Odinisme et la suprématie parentale mais j’ai beaucoup de difficulté à m’intégrer dans ce monde excessivement philosophique où la lecture des commentaires me prend autant de temps que de composer un texte pertinent tel que celui-ci.

  9. Et moi qui pensait que c’était Luke Skywalker qui avait affronté l’hiver de Hoth tout en s’emitouflant confortablement dans les viscère de sa monture…

    J’ai déjà rencontré ce phénomène qu’est le manteau bédaine. Personnellement, j’opte pour la théorie de conservation des ovules à bas prix.

  10. @Félix: En fait, Luke Skywalker a succombé aux conditions extrêmes de Hoth et c’est Han Solo qui l’a secouru pour ensuite lui faire don des chaudes entrailles de sa bête, ce qui fait de Han Solo un être plus résistant au froid que Luke mais on pourrait en débattre et spéculer comme quoi Skywalker a passé plus de temps au froid et fut même séquestré par une sauvage créature bipède et velu mais ce serait inutile.

    Cette théorie de conservation est intéressante mais je doute que cette idée farfelue puisse naître dans l’esprit d’une telle victime de la mode. J’utilise ici une généralisation abusive et j’entretiens des préjugés.

  11. @Dark Remi of Doom,
    Tu as raison. Cela fait trop longtemps que j’ai vu le film. Il va falloir y remédier.

    Pour la théorie de conservation, je me dit qu’une mère est pret à tout pour préserver ses (futurs) enfants. Cette théorie me semble issue de la logique émotive même.

  12. @Félix: Sois dit en passant, j’ai omis de te souhaiter la bienvenue en ces lieux, donc bienvenue à toi!

    Il serait effectivement pertinent que tu te remémores ce film sublime, ainsi que les deux autres œuvres qui complètent la légendaire trilogie puisqu’il est important d’être en mesure de faire des références troublantes à ces classiques cinématographiques à tout moment.

    Peut-être certaines mères ont-elles en tête un tel sens pratique mais il s’applique difficile à l’été qui gâcherait invariablement les efforts hivernaux. Un sondage sérieux serait requis afin d’explorer plus longuement les options. Je maintiens tout de même que la stupidité est en est la cause principale.

  13. Merci pour le mot de bienvenue.

    Je suis personnellement pour la réalisation d’un tel sondage. J’ai déjà tenté d’entamer une telle démarche, mais je n’ai eu droit qu’a un air de béatitude en guise de réponse. Je suis donc en recherche d’un traducteur qui pourrait parler dans le langage pratiqué par ces demoiselles.

  14. @Félix: C’est toujours un plaisir que d’accueillir de nouvelles personnes sympathiques et réceptives dans mon antre.

    Le langage coloré de la jeunesse contemporaine est effectivement complexe et déstabilisant. Un interprète serait donc de mise afin d’élaborer un questionnaire compréhensible pour ce groupe distinct et presque en marge de la société.

  15. @ Rémi

    «(l’été) quelqu’un, quelque part, a une tuque sur la tête»

    On devrait interdire aux jeunes tuqués de travailler dans la fonction publique, mais l’été seulement…

  16. J’arrive sur ton blogue que je découvre via d’innombrables dédales dont je terrai le détail pour l’instant et voilà que tu abordes un sujet à propos duquel je peux me targuer d’avoir une certaine expertise!

    http://lebarbareerudit.wordpress.com/2010/01/11/y-fa-frette/

    Disons que le froid, j’aime ça.

    Je poursuis mon exploration de ton antre…

  17. @Darwin: J’abonde en ce sens. J’enfermerais les récalcitrants dans un sauna vêtus d’une combinaison de motoneige qui ferait aussi office de camisole de force, faisant ainsi un parallèle avec la futilité d’arborer la tuque en été.

    @lebarbareerudit: Bienvenue dans mon antre! Après un bref survol du lieu lié ci-haut afin de fournir une réponse pertinente, je constate effectivement que le froid meuble votre quotidien! Je préfère aussi le froid aux chaleurs estivales excessives qui n’engendrent généralement chez moi que la lâcheté, la sudation abondante et un désir accru de sombrer dans l’alcoolisme, ce qui est donc néfaste. En terme de destination vacance, je préfèrerais donc les pays scandinaves à Cuba mais le nord du Canada doit lui aussi avoir un charme particulier, même si je me demande à quel point ma tolérance au froid serait viable en ces terres inhospitalières.

    Bonne exploration!

  18. Je dois avouer avoir éprouvé un immense plaisir tout ce qu’il y a de plus chaste à explorer votre antre. À plus d’une reprise je me suis pris d’un discret fou rire qui, n’eut été du fait que je vive seul, aurait eu la malencontreuse infortune d’attirer sur moi le regard interloqué d’un nombre non négligeable d’individus qui auraient pu dans certaines circonstances normales se trouver dans les environs immédiats de ma présence. J’apprécie d’autant plus votre style très personnel qu’il me donne la chance de me délier le zygomatique lors de ces longues journées épuisantes que je dois subir bien malgré moi considérant le fait que, bien qu’ayant choisi de plein gré cette profession, les obligations familiales et financières que me dicte mon rythme de vie m’assujettissent de facto à cette tâche ingrate.

    Je me permettrai donc de continuer à vous lire avec beaucoup d’intérêt d’autant plus que nous partageons tous deux un certain dédain de la chaleur cependant que nous apprécions les douces et harmonieuses mélodies de la musique métallique.

    Au plaisir.

  19. @lebarbareerudit: C’est toujours un plaisir pour moi que de constater que mes textes pertinents puissent plaire aux voyageurs, surtout que je suis habitué de n’offrir ma sagesse qu’à des individus qui me connaissent bien et qui ont tendance à juger différemment mes propos. Je ne suis malheureusement pas très assidu ni régulier dans mes élans d’écrivain en herbe mais je pourrais probablement plaider l’excentricité propre à l’artiste incompris, élaborant sur divers facteurs tels que le temps, l’inspiration et les diverses contraintes psychologiques relatives à une vie mouvementée, troublée.

    Soyez à l’aise de circuler en ces lieux comme bon vous semble et de commenter à votre gré jusqu’aux manuscrits les plus anciens car ces textes sont intemporels.

    J’ai aussi l’habitude d’utiliser la formule « Au plaisir » et puisse la répétition m’apparaît absurde, je tenterai de trouver une politesse synonyme.

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